« Chefs-d’œuvre ? » au Centre Pompidou-Metz

7 01 2011

Après plusieurs mois de suspense, le Centre Pompidou-Metz s’ouvre sur l’exposition ambitieuse « Chefs-d’œuvres ? », qui tourne sans jamais y répondre autour de la question fondamentale : qu’est ce qu’un chef-d’œuvre, qu’est ce qu’une œuvre d’art ? Prenant le contrepied des craintes locales, elle occupe l’ensemble des espaces d’exposition et présente 800 œuvres, pour beaucoup majeures, parmi lesquelles figurent les pièces les plus connues d’artistes tels Duchamp, Arp, Raysse, Louise Bourgeois ou Bruce Naumann.

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Le Centre Pompidou-Metz veut se poser comme une institution capable de drainer vers une région excentrée une population friande de culture. À ce titre il aurait été surprenant, contreproductif même, qu’il se contente d’exposer des œuvres peu connues ou mineures. L’exposition inaugurale reflète donc l’ambition du projet en rassemblant des créations capables, pour beaucoup, d’attirer chacune pour elle-même un public nombreux.

Pourtant, ces œuvres fameuses, l’exposition les présente avec un point d’interrogation. Copie de la trop connue Mona Lisa ou ondulations de polystyrène périssables des frères Bourroullec, tout est potentiellement chef d’œuvre dans les quatre espaces qu’occupe l’exposition, tout pourtant pose problème. À commencer par l’histoire du terme : c’est d’elle que traite la Grande Nef, à travers dix-sept salles qui parcourent l’histoire de l’Art du Moyen-Âge à nos jours, et effleurent au passage l’histoire des collections du Centre Pompidou Paris, grand frère et prêteur principal du Centre Pompidou-Metz, avec qui il partage son Président. L’artisanat virtuose côtoie les œuvres méconnues de temps reculés, les acquisitions du Musée National d’Art Moderne suivent la frivolité des salons d’exposition, pour couvrir toutes les facettes du chef d’œuvre.

Exploitant ensuite le champ de la réception, l’exposition s’oriente avec Histoires de chefs d’œuvre vers une relecture de l’histoire de l’art contemporain. On nous rappelle au passage combien la gloire de Louise Bourgeois fut tardive, nous laissant songeur devant le gigantisme tétanisant de son Precious Liquids qui clame « Art is a Guaranty of Sanity ». On y redécouvre côte à côte Magritte et Gonzales, Dalí et Ernst, en un panorama ironique de tous les « -ismes ». Introduits par un parfum de laurier dans une réflexion sur la valeur du mouvement artistique, on se perd nécessairement dans ce dédale de tableaux, de dessins et de films qui forment une trame dense et labyrinthique, oppressante parfois, qui donne à penser.

C’est dès lors avec une bouffée de soulagement que l’on est accueilli par l’envers du décor du Rêve de chef-d’œuvre. C’est une percée à travers le trou de la serrure, un regard voyeur posé sur des œuvres célébrissimes redécouvertes ainsi sous un jour nouveau, que propose une galerie étendue sur l’intégralité de ses 80 mètres. Anthropophagie de Klein, Poupée de Bellmer ou Berger des nuages de Jean Arp se côtoient en une revisite, une fois de plus empreinte d’une certaine distance, de la grande galerie du Louvre. En coulisses, le second envers de ce décor raconte l’histoire architecturale des musées de France, suivant une perspective chronologique. Ainsi, l’œuvre d’abord laissée nue retrouve peu à peu ses différents contextes, en une critique intelligente des musées.

Enfin, l’espace s’ouvrant et s’aérant de plus en plus, l’ultime question de l’œuvre d’art à l’époque contemporaine est posée par la dernière partie de l’exposition, Chefs d’œuvre à l’infini. Que faire de l’œuvre d’art à l’heure de sa reproductibilité technique ? La réflexion de Benjamin est perceptible en filigrane dans le projet de cette galerie où la reproduction des ouvrages par l’édition côtoie la reproduction par la photographie des Graffitis de Brassaï. L’œuvre se dédouble, se multiplie, se scinde, pour retrouver finalement une unité bizarre, discordante comme les funèbres moineaux empaillés de Messager, empaquetés dans leurs mignons tricots de laine. Au bout de la perspective, comme pour nier la reproduction de l’œuvre d’art, la Cathédrale de Metz, bâtie au fil de trois longs siècles, se dresse avec une fierté ironique.

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Empreinte de clins d’œil et de jeux de renvois, l’exposition « Chefs-d’œuvres ? » représente probablement l’un des projets les plus complexes et les plus protéiformes de ces dernières années. Tous les publics devraient y trouver leur compte : le spectateur curieux ne pourra manquer d’être pris d’une émotion esthétique parfois grisante, parfois oppressante, devant le vertige des œuvres présentées ; le spectateur averti s’amusera à interpréter les rouages complexes de la logique qui guide l’exposition. « Chefs-d’œuvres ? » réussit ainsi son pari d’originalité, et justifie la nécessité du déplacement. Ouverte pour près de deux ans, elle fermera espace par espace pour laisser place à d’autres projets, entre fin 2010 et fin 2011.

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