Dear Sofia, grow a pair…

7 01 2011

La frontière entre cinéma d’auteur d’une part, dont les lenteurs et les circonvolutions s’opposent aux facilités d’un cinéma dit « hollywoodien » reposant sur le mauvais goût d’un rythme sans respiration et sans but, et cinéma proprement chiant d’autre part, est des plus ténues. Il est parfois très complexe de comprendre à quoi elle tient. La qualité esthétique est un critère capital, mais ne suffit plus, tant la photographie contemporaine est rôdée et obéit à des règles qui connaissent désormais peu de variations crédibles, et tant chaque auteur s’astreint à répéter à l’infini son style en le déclinant subtilement – on ne présente plus l’inclination de Burton pour le fluo flash, ou la passion de Sofia Coppola pour les images léchées baignées d’une lumière granuleuse qui les salit et les floute à dessein.

***

Sofia Coppola, justement. On connaissait son père pour avoir réalisé une saga parmi les plus génialissimes et les plus couillues du cinéma américain : Le Parrain. On découvrait la fille en 1999 derrière la caméra de Virgin Suicides, dans un opuscule dont les images délavées et pastel et la BO ronronnante dissimulaient, et par là mettaient en exergue, la faille brutale de l’adolescence et la douleur des rêves égarés. Elle semblait avoir fait un pas supplémentaire dans Lost in Translation, où l’auteur adolescente avait laissé place à une femme méditant sur les moments perdus et le basculement dans la maturité, comme en témoignait le remplacement bienvenu de l’androgyne Kirsten Dunst par la plantureuse Scarlett.
Et puis, il y eut Marie-Antoinette.

Trop de sensiblerie tue la sensibilité

Sofia elle-même qualifie son film de « girly », on ne saurait trouver meilleur adjectif. Une affiche aux lettres so pink, le retour de Kirsten pour un crochet par le cinéma d’auteur entre Spiderman et Spiderman Reloaded, un Fersen aussi canon qu’insipide (soit dit en passant, le film démontre, et c’est là sa plus grande qualité, que la Scandinavie est une région aussi pleine de promesses pour ces dames que pour ces messieurs). Le plus gros atout du film : le merveilleux Jason Schwartzman, dont l’inénarrable expression de Droopy fait de Louis XVI le décapité le plus sympathique de France. On ne saurait en dire autant de sa vile autrichienne, dont Sofia voulait faire une icône glam-rock, et qui ne ressemble finalement à rien d’autre qu’à une gamine paumée, gâtée, mignonne et, l’un dans l’autre, plutôt banale.
Non, Marie-Antoinette n’était pas un chef-d’œuvre. Mais enfin le film se laissait voir, et la BO astucieusement choisie aidait à ne pas regretter l’heure et quelques passée dans la salle obscure. Et puis, c’était certain, le prochain film allait être grandiose, et rattraper cet arrière-goût un peu amer. Hélas…

Nowhere…

Autant le dire de suite et mettre un terme au suspense : la meilleure partie de Somewhere, c’est son affiche. Le dossier de presse répercuté par la plupart des sites de réservation de salles nous promettait un moment magique, la rédemption d’un acteur-star dont l’existence suspendue dans le vide n’était ponctuée que de femmes siliconées, de SMS d’insultes et de soirées alcoolisées au Petrus. Mais voilà, un jour sa fille, campée par Elle Fanning (la sœur de), vient chambouler cette existence fausse et délurée, ces journées de carton-pâte passées entre les murs potemkiniens du Château-Marmont (à ce stade, on l’aura compris, Hollywood = Satan). La pureté enfantine etc etc bla bla, et l’acteur devenu homme s’ouvre à l’avènement de nouveaux lendemains.
On passera sur le fait que des intrigues très proches ont déjà servi de prétexte à de nombreux joyaux du 7ème art (l’inoubliable Pour un garçon par exemple). Le rôle déclencheur de l’enfant dans le parcours initiatique de l’homme n’est depuis belle lurette qu’une manière de faire une comédie romantique qui ne dit pas son nom : un salaud rencontre un ange, lui en fait baver, s’en veut d’autant plus que c’est un fruit de ses gènes, et ils n’eurent pas beaucoup d’enfants, mais ils vécurent « happily ever after ».
Cela étant, la perversion des clichés étant un des ressorts les plus magiques de la création, voir ce lieu commun traité par Sofia Coppola suscitait à tout le moins la curiosité.

Dès la première scène, une vague inquiétude saisit le spectateur : la Ferrari noire lancée sur le circuit va-t-elle continuer à filer inlassablement, tour après tour, devant la caméra fixement campée ? Là où le mouvement devrait être hypnotique, il est de fait soporifique, dénué de sens.
Cette première impression, ce sentiment que la magie ne fonctionne pas, on la garde jusqu’à la fin du film. Ni la bonne facture d’un scénario rédigé avec verve et qui ménage ses moments d’humour, ni la joliesse sympathique de la photographie soficoppolienne, ne suffisent à insuffler au film la vie qui lui manque. Même l’adorable fillette, supposée bouée de sauvetage du héros et qui aurait pu également en faire office pour le film, ne remplit pas son rôle : son apparition est trop tardive, injustifiée, sa participation n’est pas signifiante, coincée qu’elle est entre des maîtresses, des squatteurs et des après-midis passées à jouer à la Wii. On ne comprend guère les ressorts de son influence sur son père, et tous les moments filmés comme symboles se retrouvent vidés de leur substance.

La nature a horreur du vide.

Ainsi, la promesse de partager avec les personnages une fascinante tranche de vie se transforme peu à peu en élucubrations rêveuses d’un auteur qui ne parvient pas à sortir de son adolescence. Mais cette fragilité qui dans Virgin Suicides était profondément touchante n’est maintenant plus qu’agaçante, d’autant plus frustrante que le potentiel de l’enfant prodige est bien connu et qu’on se lasse d’attendre qu’enfin il éclate. Là où, en quatre films, un James Gray se saisit d’un thème aussi complexe que la tension entre cellule familiale et position sociale, et le fait progresser d’œuvre en œuvre sur des modes aussi différents que la boucherie de The Yards ou la lente mort psychologique de Two Lovers, Sofia Coppola, elle, ne fait que revenir inlassablement sur une même question abordée d’un même point de vue : l’incapacité fondamentale à grandir. Celle de ses personnages, dont aucun ne parvient à tirer des entre-deux charnières qu’il traverse une leçon satisfaisante, mais surtout la sienne, elle qui ne parvient pas à avoir une lucidité réelle sur ce qui fait la force de son propos.
Car la plus grosse erreur de Somewhere, c’est de prétendre dépeindre la rédemption de son héros. Le goût amer laissé par Virgin Suicides, le calme désabusé de Lost in Translation, et même l’aveuglement irritant mais sincère de Marie-Antoinette, tous témoignaient de personnages qui n’avaient pas su grandir. L’originalité de Sofia Coppola consistait en ces constats doux-amers, dont étaient également absentes la tragédie et la fin heureuse. Il y avait là une vérité, une sincérité réelles, le sentiment pour le spectateur de se retrouver face à ses propres doutes et à l’assertion simple : que les périodes charnières ne sont en fait que les mêmes questions reprises à l’infini, et qu’il n’y existe pas de réponse simple, jusqu’au dernier moment.

Ne pas confondre fragilité et faiblesse

Alors pourquoi avoir, cette fois, choisi la facilité ? La haine de la fille Coppola pour les relents dorés de son enfance est-elle telle qu’il lui a fallu l’exorciser à travers un rejet violent des apparences hollywoodiennes, à l’instar de ce personnage qui clôt le film en abandonnant l’emblématique Ferrari sur le bord d’un champ ? Ou bien ne faut-il voir dans ce dernier geste au symbolisme douteux et grandiloquent qu’une autre manière, plus subtile, de montrer que les gens ne changent pas, et qu’on ne survit pas impunément à plusieurs années passées à n’être qu’une marionnette ? Qu’on ne sait quoi faire pour sortir de son cercle vicieux, sinon accomplir un geste aussi superficiel et vide de sens que l’a été le reste de son existence ? Qu’à la fin plus encore qu’au début, Johnny Marco n’a rien compris, rien su faire d’autre que laisser partir sa fillette sans même lui dire les seuls mots qui auraient eu un sens ?
On ne peut qu’espérer que la seconde solution est la bonne – démontrer une capacité à l’ironie serait sans doute une bonne preuve que même subtilement, Sofia grandit. Mais alors, pourquoi n’avoir pas su exploiter cette veine ? Pourquoi ne pas avoir donné à son film une dimension plus grinçante, plus Coenienne ? Pourquoi, au fond, ne pas avoir osé mettre en péril cette esthétique rose bonbon qu’elle exploite de film en film et emprunter à son ami Tarantino le sens de l’absurde brutal qui lui aurait été en l’occurrence si précieux ?
Sofia, aussi prisonnière de ses conventions que le personnage qu’elle dépeint, s’est, dirait-on, trop pris au sérieux.

***

Ni top ni flop, Somewhere déçoit terriblement par sa médiocrité. L’idée qui vient en tête au fil des images est celle de tout un potentiel gâché. Sofia Coppola serait-elle finalement trop femme, pas assez forte pour empoigner ses personnages et les tordre jusqu’au génie ? Non, car, pour filer le cliché sexiste, elle ne parvient pas mieux à les manipuler jusqu’à l’éclatement. Elle se montre surtout, finalement, pas assez adulte pour presser les situations à en obtenir la réelle saveur. Il faut pourtant espérer qu’au delà des faiblesses et des errements, au delà de la fébrilité créatrice qui empêche d’être lucide sur la nécessité d’une évolution artistique profonde et solide, il faut espérer qu’à l’issue de son propre chemin initiatique, Sofia Coppola nous revienne grandie, et qu’elle sache accoler à cette délicatesse et cette subtilité qui ont fait le génie de ses premières œuvres, la puissance qui lui fait aujourd’hui cruellement défaut.

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