Jack goes Boating

7 01 2011

On ne présente plus Philip Seymour Hoffman. Sa renommée d’acteur, nourrie par les frères Coen ou encore Minghella, a atteint son apogée avec un rôle célébré dans l’emblématique Truman Capote. Aujourd’hui, il livre son premier film de l’autre côté de la caméra, Un objet étrange, hésitant, qui de maladresse en mélancolie dessine le portrait attachant de deux freaks à l’automne de leur vie, partis en quête d’été indien. Et dévoile l’une des innombrables facettes d’un acteur-auteur caméléon.

Le premier film d’un acteur qui s’essaie à la réalisation est toujours un quitte ou double. C’est une chose que d’être capable d’adhérer à un imaginaire autre, d’en suivre les injonctions et de répondre au talent par le talent. C’en est une autre que d’échafauder un univers entier et d’y imprimer sa marque de façon indélébile – la tâche est ardue, d’autant plus quand on veut être à la fois devant et derrière la caméra. Seymour Hoffman ne s’épargne donc aucune prise de risque.

C’est sur un rythme empreint de gaucherie que s’ouvre cette fable optimiste, l’histoire de la rencontre de Jack, limo-taxi de son état, et Connie, érotomane naïve ou victime attachante. Après quelques dialogues qui semblent essentiellement tourner en rond et des erreurs de photographie jetées sur la pellicule comme des indices, l’intrigue du film s’enclenche très simplement : un set-up romantique, un couple d’amis communs, un dîner ou les mots s’entrechoquent à vide. « Ça ne marchera jamais ». Premier réflexe du spectateur : ça, l’histoire des deux protagonistes, trop timides, trop étranges, trop ennuyeux, ça, le film dont le scénario semble manquer de verve et l’image de génie.

Pourtant, cette entame lente et curieuse n’est en fait qu’une prise de risque supplémentaire. Là où les défauts du film auraient pu être des erreurs de jeunesse, ils sont plutôt les reflets d’un univers foncièrement imparfait et rompu, abritant les premiers pas de personnages qui à cinquante ans passés sortent tout juste de l’enfance sous le regard du spectateur. Le film gagne en assurance à mesure que les protagonistes se découvrent, et on finit par se prendre, comme par surprise, d’affection pour eux et pour les symboles tendres et régressifs de leur émancipation.

À l’inverse d’une comédie romantique habituelle, où les mots et leurs jeux créent les quiproquos du marivaudage, ici la parole est mensongère ou vide de sens, et ce n’est que peu à peu qu’elle acquiert un poids. Ce sont les silences qui comptent, les cris étouffés ou le bruit de l’eau, la puissance de l’imagination où les gestes cent fois répétés sont la clé de toutes les audaces et toutes les réussites.

Peu à peu, au fil du parcours initiatique que les personnages suivent tous à leur manière, se fait ressentir une certaine joie dans la subversion, dans le rejet et la modification profonde des conventions sociales. Les deux personnages les plus inadaptés, les plus étrangers aux canons sociaux, sont aussi ceux qui parviennent à construire au fil des scènes la relation la plus sincère, tandis qu’à leurs amis en apparence si parfaits, il est nécessaire de transgresser brutalement les règles policées dont ils sont coutumiers pour faire surgir la vérité de leurs rapports.

Sans parvenir au même génie qu’un James Gray pour l’analyse des rapports sentimentaux et familiaux, ou à la même évidence lumineuse qu’un Sam Mendes dans le cheminement initiatique, Seymour Hoffman parvient à créer un film à la fois optimiste et intelligent, qui renverse de multiples façons les schémas de la comédie romantique et livre au spectateur une agréable tranche de vie. Ce sont les imperfections maîtrisées du film qui font sa qualité, de la même manière que les imperfections des personnages sont la clé de leur réussite : peu importe le flacon, tant qu’y règne l’ivresse de l’imaginaire, du rêve et du talent.

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