L’île des tempêtes

7 01 2011

Un an sur deux depuis 2002, le cinéma hollywoodien célèbre une rencontre improbable. La collaboration étrange d’un blondinet frêle que l’on aurait pu croire falot, et d’un monument qui sent le soufre et la poudre ; de la star de Titanic et du réalisateur de Goodfellas ; de Leonardo Di Caprio et de Martin Scorsese.
Fraîchement débarqué d’un rôle de Roméo timide, d’une partie de jeune noyé ennuyeux et d’un film oublié sur des Plages, Di Caprio est un gamin à la carrure incertaine quand 2002 le voit en parallèle dans Catch Me if You Can, où il affirme son talent comique, et dans Gangs of New York, où même s’il peine à lutter contre Daniel Day Lewis il surprend par sa pugnacité et son énergie. Deux genres lui ouvrent leurs portes, il fait son choix. A la suite de Gangs of New York il accompagne Scorsese dans l’aventure d’Aviator et plonge dans la folie jusqu’à l’étouffement, puis tourne dans The Departed. Ce qui l’attire, ce qu’il joue le mieux, c’est la faille, l’homme qui marche au bord d’un précipice et contemple déjà la chute, suivi par le regard étranglé du spectateur.
Quatre années se sont écoulées depuis The Departed, un film correct mais pas indépassable, mais ce temps de gestation inhabituellement long n’aura pas été vain, puisque voici le duo réuni pour une production nouvelle, tirée d’un roman de Dennis Lehane : Shutter Island.

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La suffocation dans l’île du volet clos commence dès le voyage. Verdâtre et nauséeux, l’agent du FBI Teddy Daniels retrouve son nouvel équipier, l’agent Chuck Aule (Mark Ruffalo), sur un ferry gris et solitaire qui les emmène vers Shutter Island. Au rythme d’une musique martelée et presque trop dense, trop cinématographique tout comme le fond tempétueux d’une mer trop manifestement plaquée sur un écran de studio derrière le navire, les deux hommes approchent du plus gros centre psychiatrique de la côte Est. Une patiente dangereuse, comme tous les patients de ce centre pour cas psychiques graves, s’est échappée, et leur aide est requise. Rapidement, puis presque au ralenti, la caméra adopte le point de vue de la calandre avant quand la voiture qui emmène les deux hommes franchit les portes du centre, une par une, et les laisse lourdement retomber. Derrière les murs, un univers paisible de pelouses vertes et fleuries cultivées par des bonshommes presque inoffensifs, s’ils n’avaient des chaînes leur entravant les pieds. Et surplombant l’ensemble, une forteresse grise et fantomatique, l’aile C, le bâtiment de sécurité pour les cas les plus violents.
Dans cet univers faussement enjôleur ou ouvertement hostile, secoué par la tempête et séparé du pays par des falaises escarpées et un immense bras d’océan, Teddy de malaise en terreur suit les traces de la disparue Rachel Solando. Sur fond de mémoires du nazisme encore fraîches pour cet ancien combattant, de pratiques psychiatriques barbares et de traumatismes personnels, encadré par deux médecins inquiétants, Dr Cawley (Ben Kingsley) et Dr Naehring (Max von Sydow), il entreprend un jeu de piste qui l’emmène aux limites de sa propre psyché. Quand le monde du rêve bouleverse celui de la réalité, quand l’esprit ne peut plus se fier à rien, pas même à lui-même, quand la folie baigne la crête noire d’un asile coupé du monde, sur cette ligne fine et dérangeante, Scorsese et Di Caprio offrent le meilleur de leur art.

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De scènes oniriques aux couleurs vives jusqu’à l’insoutenable, traitées remarquablement par le directeur de la photo Robert Richardson (à qui l’on doit entre autres Platoon, Casino, les deux Kill Bill, Aviator et Inglorious Bastards, excusez du peu…), en moments de réalité gris et lourds, de vieux trucs de roman policier exploités avec brio à des trouvailles de suspense menées à leur point culminant, Shutter Island est irréprochable. Jusqu’aux excès de cinématographie dont il joue pour souligner insidieusement le surréalisme et la fausseté des univers psychologiques qu’il développe. Parce que rien n’est sûr, que le rêve et la réalité traversent du début à la fin du film un miroir de malheur, Scorsese exploite l’ambiguïté de son héros à mesure que le visage de Di Caprio se délite et que sa tête se brise de douleur. Jusqu’au dernier moment, le spectateur suit ce processus, uni sans concessions à Teddy Daniels, privé de recul, d’analyse, de froideur. Plongé dans ce monde où la couleur et la matière se condensent jusqu’à la présence physique, avant de se dissoudre et se détruire, où les obstacles de l’écran font écho aux obstacles d’une enquête dont le but réel demeure incertain. Il est impossible de sortir de Shutter Island sans une sensation violente d’étranglement. Pas de catharsis ici, et pas de salut. Juste un chemin implacable et périlleux, jusqu’à ce que les portes retombent lourdement sur le passage.

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