Le Sherlock du XXIe siècle

8 01 2011

Qui n’a pas entendu parler du héros créé en 1887 par Arthur Conan Doyle ? Les multiples aventures du détective, à commencer par A study in scarlet (Une étude en rouge), en ont fait l’anglais le plus célèbre du monde. Flanqué de son fidèle Dr. Watson, Sherlock Holmes a parcouru l’ensemble de la Grande-Bretagne, a lutté à mains nues contre des chiens démoniaques, a déjoué des charmeurs de serpents, et s’est porté au secours de maintes demoiselles en détresse, sans jamais succomber à leurs charmes vénéneux. Nous n’en dirons pas autant des charmes ouatés de la cocaïne, qui constituent avec le violon le principal vice de ce personnage brillant, énigmatique, charmant, mais aussi violent, drogué et troublé. Adapter à l’écran les aventures de ce caractère symbolique était donc tout, sauf « élémentaire, mon cher Watson ».

***

Comme en témoignent les nombreux balbutiements des adaptations connues, il s’en est fallu de beaucoup que les réalisateurs soient à la hauteur de l’œuvre originale. Il n’est que de repenser avec une certaine terreur au pénible film de mauvaise action qu’a été le Sherlock Holmes de 2009, où Jude Law, peu crédible en Watson manucuré, n’avait d’égal qu’un Robert Downey Jr. qu’on préfère décidément en Iron Man (et c’est dire…).
Le salut, comme d’habitude, était à attendre du côté de nos ennemis héréditaires, la Perfide Albion, patrie naturelle du détective.

God save BBC

David Tennant en Dr.Who

Ceux qui suivent l’actualité télévisuelle n’ont pu manquer l’essor remarquable de la BBC dans le domaine de la série télé. Dans les années 90 déjà, les mini-séries qui adaptaient les grands classiques de la littérature anglaise avaient été couronnées d’un certain succès. Mais la gloire, la vraie, est arrivée en 2005 avec la reprise de l’emblématique Dr. Who, starring le délicieux (pardon, ce sont les hormones qui parlent) David Tennant dans le rôle du fameux docteur. L’un des scénaristes, grands artisans de ce succès, se trouvait être Steven Moffat.
L’écossais a commencé par créer pour la série quelques épisodes charnières, avant que leur verve ne pousse la production à faire de lui le scénariste principal de la série pour 2010. Autant dire que les qualités du loustic ne sont plus à prouver.

Et c’est lui, justement, qui s’est attelé à la lourde tache d’une nouvelle adaptation de Sherlock Holmes, télévisée cette fois : Sherlock, où le détective est campé par le jeune Benedict Cumberbatch, tandis que le rôle de Watson est brillamment occupé par Martin Freeman (les fans du cinéma anglais se rappelleront son rôle de doubleur porno dans Love Actually).

Un détective très moderne

Dire que cette adaptation est génialissime ne rend même pas justice à la réalité de la série. Rappelons d’abord en quoi consiste son originalité.
Loin de l’idée habituelle que Sherlock Holmes, né au XIXe siècle, n’existe que par son chapeau bizarre et son anorak à carreaux, Sherlock prend le parti de déplacer l’action en plein cœur du Londres de notre époque. Les voitures roulent vite, la police, toujours aussi désemparée, est néanmoins scientifique, et la ville a pris quelques centaines de mètres de hauteur avec les munificents immeubles de la City. Les couleurs, elles aussi, ont viré du rouge au rose, comme en témoigne le titre du premier épisode : A study in pink, et ainsi en ont fait les orientations sexuelles – la logeuse de Watson et Holmes les soupçonne un instant d’être gays, avant de se voir opposer un démenti plus ou moins formel. Vous l’aurez compris, la poussière des vieux bouquins a été une fois pour toutes reléguée au fond des bibliothèques, et c’est un personnage tout beau et tout neuf qui se meut devant les yeux des spectateurs.

L’excellence du scénario

Tout beau et tout neuf ? Pas tant que ça, en fait. Soucieux de ne pas trahir l’entreprise de Conan Doyle et ses fans, Moffat se charge de truffer des épisodes résolument contemporains de références réactualisées aux habitudes des héros et aux finesses des intrigues. Ainsi Sherlock, débarrassé heureusement de son addiction à la cocaïne, se shoote à la place aux patchs nicotinés, tandis que Watson, à l’instar du héros originel, revient d’Afghanistan avec une jambe folle. Manière subtile de rendre hommage aux ouvrages tout en rappelant combien une bonne littérature ne perd jamais de sa pertinence – jusqu’aux coïncidences troublantes.

Le reste est à l’avenant, et on ne peut non plus se plaindre de la qualité du scénario proprement dit : truffé de remarques acides et de jeux de mots, entre quiproquos et joutes d’esprit, la moindre phrase témoigne de cette qualité que les anglais appellent « wit » et qui se traduit par un sens de l’ironie souvent cuisante – ce qui leur vaut leur réputation, assez fausse, de grands hypocrites.

Un héros attachant

Mais la meilleure partie de la série reste encore le traitement du personnage de Sherlock Holmes lui-même. Benedict Cumberbatch et son long visage émacié, presque vampirique, campe un Sherlock plus que convaincant. Sa personnalité trouble, entre violence sourde et impatience agaçante, perce sous le génie glacial de ses déductions. Attachant pourtant, il emporte l’adhésion d’un spectateur qui ne peut à aucun moment prétendre pour autant comprendre le personnage, mais (n’ayons pas peur du cliché) la magie ne consiste-t-elle pas, souvent, à aimer sans comprendre ?
C’est en fait le point de vue de Watson que nous adoptons dès les premières scènes de l’action, c’est sa méfiance puis son affection que nous partageons, et c’est à travers ses yeux que nous voyons se dessiner un Sherlock Holmes plus moderne, plus proche de nous, et par là plus fascinant que jamais.

***

En cette année où les nouvelles séries se sont faites rares, et souvent décevantes (la grandiloquence de Boardwalk Empire ou le carton-pâte cheap d’un Walking Dead pourtant prometteur), Sherlock constitue la seule réelle découverte de la saison, et remporte par là le titre honorifique de meilleure série de l’année – même si des classiques désormais indétrônables, tels Mad Men, lui tiennent la dragée haute. Trois épisodes d’1h30 à voir et à revoir, maintenant en version française sur France 4 – épisode 2 ce soir. En attendant la suite…

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2 responses

11 01 2011
Toyboy

Good post! J’ai lu ce week end quelques SH, dont le premier, Etude en rouge, et je me rends compte à quel point c’est fidèle à l’oeuvre de Sir Doyle! En y pensant, c’est une des rares séries pour lesquelles je pourrais payer histoire qu’ils en fassent un show permanent (genre des saisons de 13 ep d’un heure, façon Mad men… Le kiff ultime, quoi…)

16 07 2011
Lune

Ca pour être fascinant, il l’est notre drogué et cynique Sherlock moderne. Depuis que j’ai vu hier soir le premier épisode de la saison 1 je n’ai plus pensé qu’une chose: voir les autres épisodes. Ce que j’ai commencé a faire en streaming d’ailleurs. *flingue le mec qui a bloqué les films en streaming a 75 minutes*
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« Il y a une autre chambre au premier… Si vous avez besoin de deux chambres, naturellement »

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