Même la pluie…

11 01 2011

Depuis qu’il a lu ces mots, « Ce que vous voyez devant vous, ne sont-ce pas des hommes ? N’ont-ils pas une âme, une raison ? », prononcés par Antonio de Montesinos à son sermon de 1511, Sebastian n’a qu’une idée, une obsession : tourner le film de la découverte des Amériques par Christophe Colomb, pour y réhabiliter la mémoire de l’insurrection indienne et dénoncer l’oppression par les colonisateurs. Pour mener à bien son projet, il emmène son équipe au cœur de la Bolivie actuelle, à quelques jours du début d’une révolte opposant une population privée du simple accès à l’eau au pouvoir et aux multinationales.

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Par son intrigue, le film prenait le risque de dépeindre un altermondialisme larmoyant : une équipe de ciné portée par des fonds capitalistes venait contre toutes attentes sauver les indigènes opprimés, rachetant au passage les fautes de leurs ancêtres. Il n’en est rien.

Deux Histoires imbriquées

L’équilibre créé au début du film entre Sebastian le réalisateur illuminé et Costa, son producteur pragmatique et cynique, est immédiatement rompu par l’intervention d’un troisième personnage : Daniel, un habitant du coin, embauché dans le casting avec sa fille. Son énergie et sa ferveur convainquent Sebastian de lui donner le rôle du meneur indien, Hatuey. Mais Daniel a une autre casquette, bien plus importante à ses yeux : c’est lui qui prend la tête de l’insurrection dans son village privé d’eau, et la mène de manifestation en manifestation, malgré la violence. Le scénario de Christophe Colomb et son pendant dans la réalité semblent alors avancer de concert, en des parallèles saisissants, et des paroles anciennes trouvent dans le présent un écho neuf. Mais rapidement, la réalisation du film et la tornade révoltée qui secoue le pays entrent en conflit.

Une critique de la bien-pensanse

En demi-teintes se dessine alors la critique de toute une société d’hypocrisie et de bien-pensanse. Les plus prompts à citer les discours libertaires sont ceux qui se montrent les plus lâches, pris de court par une réalité sociale que le parallèle avec l’invasion de l’Amérique rend ironiquement tragique. A l’inverse, les grands pragmatiques, ceux qui se gardent bien de donner des leçons, prennent la dimension de leur présent, loin des mirages anciens de l’Histoire.
Partagé entre son obsession, son dévouement à une fiction historique qui dévore et phagocyte son présent, et la réalité des événements qui se déroulent autour de lui, Sebastian perd pied. En face, Costa oscille entre les rôles de saint et de salaud, souvent lâche, enfin racheté… Sur le fil du rasoir, la rédemption comme la chute ne sont qu’à un faux-pas de distance.

A chacun sa propre grandeur

Pourtant, le film s’interdit de juger. Il laisse en suspens la question de savoir si être obsédé par l’art, par la liberté, ou simplement par la survie, est juste. Il se contente en fait de relever chez chacun de ses personnages, sa propre grandeur. Qu’elle soit fondée dans la capacité à haranguer une foule et à la mener à sa libération, ou dans la passion esthétique pour une idée aussi désuète qu’immense, ou encore dans la faculté à se retrouver soi-même au moment le plus crucial.

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Dans une atmosphère étrange où la liesse succède à la tragédie, poussés par l’intensité de la révolte, transcendés par la fusion irréelle du passé et du présent, tous se révèlent héros à leur manière, bien différents à la fin du film des personnages-types qu’ils étaient au début. Servi entre autres par une photographie magnifique, Même la pluie dessine ainsi une véritable cartographie humaine, où les caractères révélés s’exhibent enfin à nu, avec leurs forces et leurs blessures. Des feux que même la pluie ne peut éteindre ou laver.

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