Incendies

12 01 2011

Deux femmes. Deux visages qui se ressemblent jusqu’à se superposer parfois. Quarante ans et un océan les séparent. Elles sont mère et fille. L’une entame, dans un univers où les femmes n’ont pas voix au chapitre, sa recherche de bonheur, envers et contre tout. L’autre, forcée par un testament et par l’apathie de son frère jumeau, part en quête de l’histoire de sa naissance. Nowel Marwan est morte au Canada, sans raison réelle, de ne plus pouvoir vivre. C’est à ses enfants, Jeanne et Simon, qu’il incombe de revenir dans son Liban natal pour raconter son histoire, même s’il faut pour cela se jeter au feu.

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Tiré d’une pièce de théâtre de Wadji Mouawad, Incendies a des airs de tragédie contemporaine. Ses personnages voient leurs destinées poussées dans une machine infernale qui se referme sur eux, mais les laisse saufs au prix du sacrifice de Nowel, qui sombre dans l’horreur pour expier, au nom de l’amour, les péchés qu’elle n’a pas commis.

Héroïne tragique et drame contemporain

Le scénario tout entier oscille entre drame historique et aspiration à l’absolu. Les allées et venues entre le parcours de Nowel et celui de sa fille présentent deux visages du Liban. Le premier, noyé de sang, est celui où se jouent les incendies au sens propre : des camps de réfugiés palestiniens écrasés par l’opprobre, une cohabitation tendue entre religions, l’éclatement enfin d’une guerre du Liban où une demi-douzaine de camps s’affrontent dans l’horreur sans plus savoir pourquoi ils se battent. Le second visage, lui, raconte un Liban pacifié où des notaires et des professeurs ont pris la place des extrémistes, mais qui sera néanmoins le terrain où la vérité nue viendra consumer ceux qui ont eu le malheur de souhaiter la connaître.
Cependant, comme pour brouiller les pistes ¹ , Mouawad donne aux villes des noms imaginaires, invente des pseudonymes de chefs de l’insurrection, abstrait en quelque sorte les événements de leur cadre. Le personnage de Nowel est une héroïne racinienne transplantée dans le terreau du Moyen-Orient. Il fallait que son univers soit, pour partie, constitué d’un mythe. Son fantôme et celui de Nihad, le frère disparu, quoique simples évocations, ont la même portée dramatique que ceux qui conditionnent les destinées de Dom Juan ou Macbeth.

Un cinéma résolument moderne

Mais ce que le cinéma apporte que le théâtre ne pouvait permettre, c’est le travail de l’image, l’immersion du spectateur. Le film joue sur le silence et le bruit, le feu et l’eau. Au bruit des fusils et de l’essence qui tombe sur les corps bientôt calcinés, succède la ouate rassurante de l’eau où l’on se plonge, comme pour éteindre les incendies, pour laisser filer le bruit et la fureur.
Ce qui se construit sur l’écran, loin de n’être qu’une tragédie classique, est avant tout un récit contemporain, où des scènes poignantes et profondément vraies saisissent le spectateur et l’empoignent dans un étau qui ne se desserre que plusieurs heures après la fin du film.

Le combat des femmes

Ce qui frappe surtout, c’est le combat des femmes, leur courage et leur droiture. « Elle n’a jamais plié » dit de Nowel un témoin de ses épreuves, forcé par Jeanne à revenir sur le passé. Dans un univers profondément machiste, dans un cercle guerrier où les armes et les tortures semblent le seul choix des hommes, dans un pays où l’amour est tué par balle, les femmes seules mènent les luttes que leurs congénères n’ont pas le courage d’affronter. Ce n’est qu’à la toute fin du film que les hommes enfin se dévoilent, comme forcés à la vérité par la quête assoiffée de Jeanne et le fantôme puissant, dominant tout, de Nowel.

Un contraste parfois étrange

Tiraillé néanmoins entre sa dimension tragique et sa dimension cinématographique, le film présente une fin étrange, qui peine à sembler vraie malgré le talent des acteurs. Si elle boucle la boucle de ce rapport de forces mathématique que le scénario semble instaurer, elle le fait par le calcul contre-intuitif énoncé par Simon où 1+1=1, et que l’esprit du spectateur ne peut tout à fait prendre pour argent comptant.
En revanche, ce choix fait basculer définitivement le personnage de Nowel du côté de la légende, en fait une figure toujours dressée, grande même lorsqu’elle se fait broyer par sa destinée.

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Denis Villeneuve parvient avec un brio remarquable à mêler dans Incendies la puissance d’une tragédie classique et la force d’un cinéma réaliste et poignant. Si à de rares moments les deux dimensions s’entrechoquent et gênent, comme à la fin, dans l’essentiel du film elles ne font que bénéficier l’une de l’autre. Grâce à cette alchimie, devant les yeux du spectateur, se produit le miracle de la naissance d’un mythe tragique, la haute stature de Nowel dominant toute l’œuvre. Mais surtout, elle permet de mettre en valeur l’ironie de la destinée et l’atrocité des conflits contemporains, où il n’est même plus besoin d’être un martyr pour être immolé par le feu, un feu qui, loin de purifier, fait basculer ceux qu’il brûle dans un néant absurde.

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1 . Avec succès d’ailleurs, puisque j’ai constaté avec effroi que personne ne semble avoir réussi à situer le film géographiquement, et le lui a parfois reproché… Allons bon, mesdames et messieurs, être critiques de cinéma ne vous dispense pas d’avoir des notions d’Histoire, ou un simple sens de l’observation !

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